Discussion avec Alexander Nosich, chercheur ukrainien

Alexander Nosich, chercheur ukrainien et Docteur Honoris Causa de l’Université de Rennes 1 a permis à une équipe ukrainienne de quatre chercheurs et chercheuses de s’installer à Rennes au sein de l’Institut d'Électronique et des Technologies du NuméRique (IETR) pour continuer leurs travaux. Il retrace pour la fondation, l'exil contraint des quatre scientifiques ainsi que le sien.

Traduit de l'anglais - échanges réalisés début janvier 2023

Contexte

Dans le cadre de son « Programme Réfugiés » mis en place à la rentrée universitaire 2022, la Fondation Rennes 1 a souhaité accompagner des étudiants et chercheurs en situation d’exil contraint. Parmi eux, cinq chercheurs d’origine ukrainienne sont accueillis dans les laboratoires de l’Université de Rennes.

Nous avons souhaité vous permettre de mieux connaitre les personnes que la fondation accompagne. C’est pourquoi nous avons demandé à Alexander Nosich de répondre à quelques questions. Alexander Nosich, nommé Doctor Honoris Causa de l’Université de Rennes 1 en 2015, travaille de longue date avec l’IETR. Il a permis à une équipe ukrainienne de chercheurs et chercheuses de Karkiv d’être accueillie au sein de l’institut pour continuer ses travaux.

Alexander Nosich tenait tout d’abord nous rappeler le contexte de la venue en France de ces chercheurs :  

« Je crois que pour commencer, nous devons expliquer qui nous sommes, comment et pourquoi nous avons quitté nos maisons et nos lieux de travail en Ukraine pour venir à Rennes.

L’équipe ukrainienne de l’IETR se compose de quatre chercheurs (appelons-les UA4) du centre de Recherche & Développement de Kharkiv, en Ukraine, appelé l’Institut de radiophysique et d’électronique de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine (IRE NASU). Il s’agit d’un important centre national de R&D en physique et technologie des ondes millimétriques et submillimétriques. Il compte 430 personnels, dont 250 chercheurs de niveau postdoctoral et supérieur. Pour ma part, je travaille à l’IRE NASU depuis 1978, actuellement en tant que professeur senior et chef du laboratoire de micro et nano optique.

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La frontière avec la Russie n’est qu’à 40 km au nord de Kharkiv. L’IRE NASU est situé au nord de la ville et a donc subi des bombardements intensifs dès le premier jour de l’invasion le 24 février 2022. Tous les bâtiments de l’IRE NASU ont été endommagés par des explosions. L’un d’eux a été incendié. Une grande majorité des 300 fenêtres a été brisée par le souffle des explosions, entrainant le gel puis l’explosion du système de chauffage.

Ainsi, quelques jours après l’invasion, il est devenu impossible d’y travailler.

La même chose est arrivée à toute la partie nord de la ville qui compte 1,4 millions d’habitants, qui a été assiégée et bombardée quotidiennement jusqu’à la fin du mois de mai. L’immense quartier résidentiel du nord-est – Saltivka - a été presque entièrement détruit, avec plusieurs centaines d’immeubles d’appartements de 9, 12 et 16 étages détruits et incendiés. Les habitants de Kharkiv ont commencé à fuir la ville immédiatement après les premières attaques et bombes russes, de sorte que maintenant seulement 700 000 habitants y demeurent toujours. Ceux qui ont fui se sont déplacés vers les villages autour de la ville, dans la région occidentale de l’Ukraine et en Europe.  Parmi eux, nous comptons plus de 300 membres du personnel de l’IRE NASU, une centaine est restée sur place.

En temps de guerre, les hommes ukrainiens âgés de 18 à 60 ans ne sont pas autorisés à quitter le pays, sauf s’ils sont pères de 3 enfants ou s’ils ont un enfant handicapé dans la famille.  Deux des UA4 sont des chercheurs seniors qui bénéficient de ce genre d’exemptions du service militaire. Les deux autres membres de l’UA4 sont chercheuses : une postdoctorante et une doctorante. Ils ont tous a quitté leur appartement à Kharkiv avec un petit sac à dos ou une valise contenant à peine plus qu’un passeport, un smartphone, un ordinateur portable et une petite somme d’argent. J’ai fait de même, accompagné de mon husky. »

Pr. Alexander Nosich avec son husky à la frontière polonaise le 4 mars 2022

L’organisation de l’accueil de l’équipe de chercheurs

Fondation Rennes 1 : Comment l’accueil de l’équipe de recherche s’est préparé puis réalisé ?

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Alexander Nosich : « La réception de l’UA4 a été préparée et réalisée en plusieurs étapes. Le moment crucial a peut-être été la mi-mars 2022. À ce moment-là, je séjournais à Cracovie, en Pologne, après avoir traversé la frontière le 4 mars. J’ai entendu parlé du programme français PAUSE – Urgence, offrant un séjour de trois mois en France pour les ukrainiens déplacés. J’ai immédiatement contacté mon collègue et ami, directeur de l’IETR, le professeur Ronan Sauleau, pour lui demander si l’IETR pouvait accueillir quelques scientifiques ukrainiens qui avaient fui vers l’Union européenne. Il a entamé des discussions avec l’université et m’a rapidement répondu que l’accord pour accueillir quatre chercheurs avait été obtenu.  

Néanmoins, il ne s’agissait que d’un accord informel. De nombreuses démarches ont dû être faites. En raison des centaines de demandes reçues par le programme PAUSE, celles-ci ont nécessité du temps. Entre-temps, je suis venu à Rennes grâce à mon ami Jean-Pierre Daniel, professeur retraité de l’Université de Rennes 1. Celui-ci a pu m’offrir une solution d’hébergement temporaire. (…) Très vite, il est devenu évident que je n’étais pas éligible au programme PAUSE, en raison de mon âge (68 ans). L’université, dont je porte le titre de Doctor Honoris Causa depuis 2015, ne pouvait me soutenir que par le biais du système journalier utilisé pour accueillir des visiteurs étrangers de courte durée. Ce fut un énorme découragement. Cependant, j’ai réalisé que le programme PAUSE avec l’IETR était une grande opportunité pour mes collègues.

Il s’agissait de sauver mes jeunes collègues et de leur donner une chance de travailler ensemble au lieu d’être dispersés entre différentes universités et pays de l’UE.  

En mai, les noms des chercheurs de l’UA4 étaient fixés et les formulaires correspondants ont été remplis et soumis au programme PAUSE. Dès lors à Rennes, le personnel de l’université a commencé à chercher un logement adapté pour au moins trois mois dans le cadre de PAUSE-Urgence. Plus tard le même mois, deux membres de l’équipe UA4 sont arrivés en Bretagne : Dariia (doctorante) et Liudmyla (postdoctorante). Leur venue a été possible parce que, comme je l’ai indiqué plus tôt, elles étaient légalement autorisées à traverser la frontière. Elles ont été mises en relation avec deux volontaires rennaises qui ont offert à chacune d’elles une chambre pour un séjour temporaire, gratuitement. »

Les deux autres chercheurs, Sergii et Volodymyr, sont arrivés plus tard, en juin, après avoir récupéré les documents nécessaires pour le voyage vers l’Union européenne. À cette époque, la situation du logement sur le campus était devenue plus facile. Volodymyr a trouvé un studio dans une résidence.  Sergii est venu avec ses trois enfants (6, 9 et 12 ans), sa femme et sa mère, et a été pris en charge par la Croix-Rouge. Il a finalement obtenu une maison municipale à Acigné.   

En parallèle du logement, la directrice de l’UFR ISTIC a fourni à l’UA4 un bureau pour travailler sur le campus de Beaulieu et un accès Internet. »

FR1 : Comment les longues relations nouées entre l’Université de Rennes 1, et plus particulièrement l’IETR, et les équipes de scientifiques à Karkiv, ont facilité cette organisation ?

AN : « La collaboration de recherche entre l’IETR - Université de Rennes et mon laboratoire à l’IRE NASU a commencé en 1996 lorsque Jean-Pierre Daniel, alors responsable du laboratoire Antennes et Réseaux, m’a invité à passer trois mois à l’Université de Rennes 1. Depuis 2002, nous collaborons avec Ronan Sauleau à l’IETR. Ces années d’amitié et de collaboration ont donné lieu à 25 articles de revues conjointes et plus de 80 articles de conférences, à plusieurs dizaines de projets conjoints financés par le CNRS, le MAEE, le MESR, l’OTAN et l’ERC, et à des dizaines de visites et de séjours de doctorants et post-doctorants ukrainiens à Rennes. En 2015, par décision du Conseil académique et du gouvernement de la République française, j’ai reçu le titre de Doctor Honoris Causa de l’Université de Rennes 1. Je crois que ce partenariat approfondi a effectivement facilité l’accord de l’université pour accueillir UA4 et a aidé à résoudre les problèmes associés. Il convient de remercier tout particulièrement Ronan Sauleau, directeur de l’IETR, pour ses efforts extrêmement énergiques. »

Des nouvelles de l'équipe

FR1 : Comment va l’équipe ?

AN : « Comme vous pouvez l’imaginer, la guerre, le siège rapide de Kharkiv, le désordre et le stress de la fuite vers l’Europe ont perturbé tous les plans et programmes de recherche des UA4. Pourtant, nous avons beaucoup plus de chance que les 7,5 millions réfugiés ukrainiens qui sont maintenant dans l’Union européenne. En effet, il est assez difficile de trouver un emploi en Europe, en particulier pour les habitants des grandes villes qui étaient auparavant des professionnels dans leur domaine. Donc, maintenant, la plupart d’entre eux vivent grâce à des allocations dédiées aux réfugiés sans pouvoir exercer leur activité professionnelle. En revanche, l’équipe UA4 à l’IETR et nos autres collègues aidés dans le programme PAUSE en France (plus de 100 au total) peuvent profiter de l’hospitalité des universités d’accueil, obtenir des salaires leur permettant de vivre en France et poursuivre leurs recherches.

Tous les UA4 sont des chercheurs dans le domaine de l’électromagnétisme computationnel, y compris la modélisation des antennes, des circuits micro-ondes, la caractérisation des métamatériaux et la micro-optique et nano-optique. Cela signifie que nos outils de travail sont des ordinateurs et des codes développés pour résoudre les équations de Maxwell. Dans cette optique, apporter à Rennes les ordinateurs portables avec tous les codes nécessaires était crucial pour la suite des travaux. En 2022, nous avons publié 4 articles dans des revues internationales de haut niveau et 8 articles de conférence, dont 4 présentés à la Conférence européenne sur les micro-ondes et à la Conférence européenne sur les antennes et la propagation. Dans ces publications, nous avons exprimé notre gratitude à l’IETR, l’Université de Rennes 1 et au programme Pause pour leur hospitalité et leur soutien.

Il y a environ deux semaines, UA4 a reçu l’annonce que leurs demandes de séjour d’un an à l’IETR, co-financées par PAUSE, la Fondation Rennes 1 et Rennes Métropole avaient été acceptées.

Par conséquent, nous espérons continuer à travailler en 2023 dans la même atmosphère créative qu’en 2022. »

photographie : une partie de l'équipe des chercheurs ukrainiens lors d'une visite du Musée des Transmissions de Rennes en juillet 2022

Le rôle de la Fondation Rennes 1

FR1 : La Fondation Rennes 1 co-finance le programme PAUSE dont est bénéficiaire l’équipe, qu’est-ce que ce soutien représente ?

AN : « Cet appui de la Fondation Rennes 1 a joué un rôle crucial dans l’obtention de 4 postes d’un an à l’IETR dans le cadre du programme PAUSE. Grâce au soutien conjoint de la Fondation Rennes 1 et de Rennes Métropole, ce sont 40 % des salaires des chercheurs de l’UA4 qui sont assurés, condition indispensable du programme PAUSE. Les contrats des quatre chercheurs sont valables du 1er janvier au 31 décembre 2023. Pendant cette période, ils auront des lieux de travail dans deux salles fraîchement rénovées dans le bâtiment 11C de l’IETR sur le campus de Beaulieu. »

Pour conclure, trois mots pour définir cet accueil ?

Solidarité – Hospitalité - Gratitude